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Image: žiūrėti sąlygas [CC BY-SA 4.0]

« Construire l’Internet libre de demain » est notre série d’entretiens publiée par l’APC, qui met en lumière les expériences et les points de vue des personnes et des communautés soutenues par les subventions NGI Zero (NGI0), ainsi que des membres et des acteurs du consortium NGI0, avec un nouvel entretien chaque mois. Financé par la Commission européenne, NGI0 soutient des projets liés aux logiciels libres, aux données ouvertes, au matériel libre et aux normes ouvertes. Il apporte un soutien financier et pratique sous de multiples formes, notamment par le mentorat, les tests, les tests de sécurité, l'accessibilité, la diffusion et bien plus encore.

Pour cette nouvelle interview nous sommes avec Nizar Kerkeni, representant régional NGI0 en Tunisie. Il est aussi président fondateur de l'association CLibre et membre fondateur de la communauté Ubuntu Tunisie. Avec plus de 20 ans d’expériences il nous partage ici un quelques nouvelles depuis la toute récente création de sa mission, la première du genre sur le continent Africain. Il travaille à renouer des liens avec les communautés tunisiennes afin de les redynamiser et de les encourager à lancer et à développer des projets liés aux technologies libres et open source.

Ce texte a été modifié pour des raisons de lisibilité et de longueur.

D’un point de vue historique, comment décrirais-tu les liens entre la Tunisie et ce qu’il est convenu d’appeler le « Free-culture movement » ?

Je ne peux pas prétendre connaître tout l’historique, mais je peux donner quelques éléments concernant le logiciel libre. Politiquement, la Tunisie était pionnière, en Afrique et au monde arabe, avec la création, au début des années 2000, d’un secrétariat d’État de l’informatique, de l’internet et des logiciels libres pour la mise en place d’une stratégie nationale pour le logiciel libre. Plus tard, nous avons découvert que cette stratégie était utilisée par la dictature de Ben Ali comme moyen de chantage à Microsoft afin de mettre en place une surveillance numérique1. Bien évidemment, Microsoft a profité pour « tuer le logiciel libre » en Tunisie 2. Ainsi, durant des longues années, le rôle principal du secrétariat d’État était d’organiser une journée nationale des logiciels libres, dont le principal invité était... Microsoft.

Côté communautaire et société civile, les activités autours du logiciel libre étaient faites majoritairement pas des clubs universitaires. Il y a eu la création d’une association, mais qui n’a pas percé, vu le contexte politique de l’époque. L’apogée des activités communautaires, propulsées par les clubs universitaires, était entre les années 2005-2017. Il y a eu l’organisation de plusieurs éditions du « Software Freedom Day Tunisia - SFD  », la création et la reconnaissance officielle de la communauté Ubuntu Tunisie, etc. Cette effervescence a continué quelques années après la révolution de 2011 surtout avec les aspects de « OpenGov » et « OpenData » qui s’inspirent de la culture libre. J’ai personnellement fondé et présidé, de 2013 à 2016, l’ « Association pour la Culture numérique Libre - CLibre », où nous avons organisé quelques éditions du SFD, la première rencontre des Wikipediens et Wikimediens Arabes, des séminaires autour de l’OpenData et l’OpenGov, etc.

Malheureusement, depuis quelques années, il n’y a plus d’activités autours de la culture Libre, du moins à ma connaissance. S’il y on a, alors probablement, elles sont annoncées et médiatisées via les réseaux sociaux privateurs que j’ai quitté depuis longtemps.

Qu’est ce qui t’a amené à devenir « Regional Representative » NGI0 ? 

Tout au long de mes activités communautaires et associatives, nous étions toujours confrontés au même problème : le financement. C’est pour ça que lorsque j’ai vu passer, sur le réseau social Mastodon, l’appel à candidature pour être représentant régional NGI0, je me suis dit que c’est une bonne opportunité pour relancer les activités de la communauté tunisienne du Libre sachant qu’il y a une structure derrière qui pourra répondre aux besoins financiers.

Comment est perçu (ou peu visible) le financement du logiciel libre, open hardware, en Tunisie par l’Union Européenne ?

Je n’ai pas connaissance d’un financement qui a eu lieu auparavant dans les domaines cités. Mais je peux dire que la société civile ne que peut apprécier toute opportunité de financement surtout venant d’un partenaire historique comme l’Union Européenne.

NGI0 fonctionne depuis 2019 avec possibilités pour les ressortissant⋅e⋅s des dits « Countries associated to Horizon Europe » dont la Tunisie fait partie. Est-ce qu’il a manqué quelques choses selon toi depuis 2019 pour impliquer des personnes depuis la Tunisie ?

Effectivement, moi aussi, j’étais surpris de découvrir « l’ancienneté » du projet NGI0 et les autres projets de la fondation NLnet et je me suis posé la question « pourquoi on n’a jamais entendu parler de cette fondation et ses différents projets de financement ? ». L’explication qui me semble la plus plausible, c’est que ici, en Tunisie, on regarde plutôt du côté des partenaires « classiques » la France, les États-Unis d’Amériques et on ne regarde pas, ou rarement, du côté des autres pays européens. L’une de mes tâches comme représentant régional et de remédier à ce manque d’informations et de faire de mon mieux pour impliquer le plus de personnes.

Quels sont les défis technologiques aujourd’hui en Tunisie ?

Je pense que le plus grand défi est celui de l’indépendance et de la souveraineté numérique. 

Avec l’hégémonie des GAFAM et les autres médias sociaux centralisés et privateurs qui sont partout, il est vital d’adopter une stratégie nationale pour se libérer de cette nouvelle dictature.

Ce que c’est passé dernièrement avec les juges de la CPI, qui se sont trouvés sans accès à leurs mails3 voir, pour quelques-uns, sans carte de payement4. Un autre exemple, de moindre envergure, a aussi fait du bruit en Tunisie quand la chaîne YouTube du Parlement tunisien a disparu des radars5, laissant le Parlement dans l’incapacité de diffuser les débats en direct sans parler de la disparition de tous les enregistrements - la chaîne a été réactivée par la suite. Ces exemples récents doivent nous alerter tous sur cette dépendance technologique. Soit, on reste les mains croisées en attendant la bénédiction des GAFAM et leurs mentors. Soit, on s’active pour adopter et mettre en place des solutions souveraines et indépendantes. Cela ne peut être possible qu’avec les logiciels et technologies Libres - Un serveur PeerTube pour notre Parlement au lieu de la chaîne YouTube.

Il est possible de lire les news de NGI0 Tunisia via le réseau social Mastodon. Pourquoi ce choix de canal de communication ?

Pour celles et ceux qui ne le connaissent pas Mastodon et un réseau social de micro-blogging comme X/Twitter ou BlueSky. A la différence de ces deux derniers, Mastodon est un logiciel libre basé sur un protocole libre et développé par une communauté de volontaires partout dans le monde. Ainsi dans ce réseau social, il n’y aura jamais de surveillance, de la publicité ou des algorithmes pour augmenter la visibilité de quelques publications (ou des comptes) et diminuer celle d’autres. Pour toutes ces raisons, Mastodon est donc le canal de communication qui colle le plus avec l’esprit NGI0 : construire un nouvel Internet Libre, indépendant et décentralisé. Je profite pour inviter tous les lecteurs à créer un compte sur Mastodon, si ce n’est pas déjà fait, et à nous suivre. S’il y a des lecteurs tunisiens, ils peuvent nous joindre sur le premier serveur Mastodon tunisien et hébergé en Tunisie.

En 2013 était publié le livre « 54 raisons pour l'Afrique de choisir le logiciel libre » de Wilfried Nguessan. Il me semble que tu l’as lu. Pourrais-tu nous en faire un résumé ?

En effet j’ai eu le plaisir de rencontrer Wilfried lors d’un évènement au Maroc et il m’a offert une copie de son livre. C’était en 2017, et je n’ai pas une mémoire d’éléphant - Wilfried est ivoirien - pour me souvenir des détails. Ce que je peux dire c’est qu’il y avait 54 raisons, car il y a 54 pays africain. Les raisons évoquées couvrent plusieurs aspects, l’indépendance et la souveraineté numérique, le développement des compétences locales, etc.

Ce sont des aspects sur lesquels tu vas aussi appuyer en tant que représentant régional ?

Effectivement. Les principes de la culture libre restent toujours les mêmes tout en s’adaptant aux nouveaux défis technologiques qui eux évoluent et changent d’année en année.

Pour le mot de la fin, je te laisse exprimer un message qui te tient à cœur et que tu voudrais faire passer.

Tout d’abord, je te remercie de m’avoir accordé cette interview et j’espère que qu’elle sera intéressante pour vos lecteurs. Pour finir, je dirais que la communauté de libre n’a cessé de porter des combats jutes pour des solutions technologiques libres, accessibles à tous, respectueuse des données personnelles et de la vie privée. Aujourd’hui cette « bataille du libre » continue des plus belles pour faire face à la l’hégémonie et à la dictature des GAFAM et équivalents, et comme disent nos amis de l’association Framasoft « La route est longue, mais la voie est libre ».


Notes

1 Epelboin, F. (2011, 24 September). Microsoft et Ben Ali : Wikileaks confirme les soupçons d’une aide pour la surveillance des citoyens Tunisiens. Fhimt.com. https://web.archive.org/web/20110924083849/http://www.fhimt.com/2011/09/04/microsoft-et-ben-ali-wikileaks-confirme-les-soupcons-d%E2%80%99une-aide-pour-la-surveillance-des-citoyens-tunisiens

2 Epelboin, F. (2011, 6 September). Wikileaks dévoile comment Microsoft a tué le Logiciel Libre dans la Tunisie de Ben Ali. Fhimt.com. https://web.archive.org/web/20120217225845/http://www.fhimt.com/2011/09/06/wikileaks-devoile-comment-microsoft-a-tue-le-logiciel-libre-dans-la-tunisie-de-ben-ali

3 Sayers, O. (2025, 27 May). Microsoft coupe les mails de la Cour Pénale Internationale, un avertissement pour tous les Européens. LeMagIT. https://www.lemagit.fr/actualites/366624982/Microsoft-coupe-les-mails-de-la-Cour-Penale-Internationale-un-avertissement-pour-tous-les-Europeens 

4 De Meyer, K. (2026, 18 February). « J'ai un peu l'impression de vivre dans les années 1990 » : l’alarme de ce juge de la Cour pénale internationale qui ne peut plus utiliser Visa ou Mastercard. Les Echos. https://www.lesechos.fr/monde/europe/jai-un-peu-limpression-de-vivre-dans-les-annees-90-lalarme-de-ce-juge-de-la-cour-penale-internationale-qui-ne-peut-plus-utiliser-visa-ou-mastercard-2216520 

5 Hlaoui, S. (2025, 20 November). La chaîne YouTube officielle du Parlement tunisien clôturée sans explication. Business News. https://businessnews.com.tn/2025/11/20/la-chaine-youtube-officielle-du-parlement-tunisien-cloturee-sans-explication/1374020/